L'insuline est une molécule particulière dans la pharmacopée mondiale. Pas seulement parce qu'elle sauve des vies depuis plus d'un siècle. Elle est, historiquement, le premier peptide identifié comme médicament et utilisé à grande échelle chez l'humain. Le point de départ de toute la classe.
L'histoire commence à Toronto à l'été 1921. Frederick Banting, chirurgien orthopédiste de 30 ans, propose à John Macleod une hypothèse : isoler le facteur sécrétoire des îlots de Langerhans en ligaturant le canal pancréatique. Macleod lui prête un laboratoire et un étudiant en médecine, Charles Best. James Collip rejoint l'équipe pour la purification. Le 11 janvier 1922, Leonard Thompson, 14 ans, mourant de diabète type 1, reçoit la première injection. Sa vie est sauvée — et celle de toute une génération avec.
Cent ans plus tard, l'insuline reste le pilier du traitement du diabète type 1. Sa séquence (51 acides aminés en deux chaînes) est synthétisée par génie génétique depuis 1982. Ses analogues offrent des profils pharmacocinétiques optimisés depuis 1996. La trajectoire qu'elle a inaugurée — la classe des peptides médicaments — continue de produire des avancées majeures (sémaglutide, tirzepatide, oncologiques peptidiques).
Quatre angles : histoire, structure/mécanisme, trajectoire 100 ans (porcine → recombinante → analogue → ultra-rapide), indications T1/T2, place dans la classe contemporaine.
1921, Toronto — Banting et Best isolent l'insuline
L'histoire fondatrice a structuré le rapport contemporain entre science publique et industrie pharmaceutique.
L'hypothèse de Banting
Frederick Banting, chirurgien orthopédiste à London (Ontario) sans expérience particulière en endocrinologie, propose une idée à John Macleod en 1920 : si les enzymes digestives du pancréas exocrine détruisent l'hormone insulinique pendant l'extraction, ligaturer le canal pancréatique pour faire régresser le tissu exocrine permettrait d'isoler une hormone fonctionnelle des îlots de Langerhans préservés. L'hypothèse n'est pas originale (Gley en France, Kleiner aux US, Paulesco à Bucarest avaient déjà tenté) — Banting va la mener à terme.
L'équipe de Toronto
Macleod prête un laboratoire pour l'été 1921. Il adjoint un étudiant, Charles Best, et fournit les chiens. James Collip, biochimiste, rejoint à l'automne pour optimiser la purification — étape critique pour passer de l'extrait brut à un produit utilisable chez l'humain.
Le 11 janvier 1922 (publication Banting & Best)
Leonard Thompson, 14 ans, hospitalisé à Toronto avec un T1 terminal — émacié, en acidocétose, espérance de vie de quelques jours. La première injection de l'extrait *« insuline »* (du latin *insula*) échoue : trop impur, réactions allergiques. La deuxième injection, le 23 janvier, après purification par Collip, fait baisser la glycémie. Leonard Thompson vit jusqu'en 1935 — 13 années que personne n'avait pensées possibles.
Nobel 1923, brevet 1 dollar
[Prix Nobel de médecine 1923](https://www.nobelprize.org/prizes/medicine/1923/) attribué à Banting et Macleod. Banting partage avec Best, Macleod avec Collip. Le brevet est cédé à l'Université de Toronto pour 1 dollar symbolique — geste fondateur qui a permis la diffusion mondiale rapide. Eli Lilly produit industriellement dès 1923.
Structure et mécanisme — 51 acides aminés, deux chaînes, voie post-récepteur tyrosine-kinase
La séquence
L'insuline humaine mature comporte deux chaînes peptidiques reliées par des ponts disulfure entre cystéines :
- Chaîne A : 21 acides aminés
- Chaîne B : 30 acides aminés
- Deux ponts disulfure inter-chaînes (A7-B7, A20-B19) + un pont intra-chaîne A (A6-A11)
Synthèse dans les cellules bêta des îlots de Langerhans sous forme de pré-pro-insuline (110 aa), maturée en pro-insuline (84 aa), dont le peptide C central est clivé avant sécrétion — donnant l'insuline mature.
Le récepteur
L'insuline se lie au récepteur de l'insuline (IR), récepteur tyrosine-kinase transmembranaire présent sur la majorité des cellules (muscle, foie, tissu adipeux surtout). Autophosphorylation du récepteur, puis activation de la cascade IRS-1 → PI3K → Akt, qui produit :
- Translocation du transporteur GLUT4 vers la membrane plasmique du muscle et du tissu adipeux → captage du glucose
- Inhibition de la production hépatique de glucose (gluconéogenèse, glycogénolyse)
- Stimulation de la lipogenèse, inhibition de la lipolyse
- Stimulation de la synthèse protéique, inhibition de la dégradation
L'insuline est donc une hormone pléiotrope — glucose, lipides, protéines, signalisation cellulaire générale.
Régulation de la sécrétion
Les cellules bêta sécrètent l'insuline en réponse au glucose plasmatique : entrée par GLUT2, phosphorylation par la glucokinase, hausse du ratio ATP/ADP, fermeture des canaux K-ATP, dépolarisation membranaire, entrée du calcium, fusion des vésicules. Toute perturbation de cette chaîne (MODY, auto-immunité T1, dysfonction T2) cause une anomalie glycémique.

Insuline animale → humaine recombinante → analogues — la trajectoire 100 ans
Quatre générations distinctes en 100 ans.
Génération 1 — Insuline animale (1922-1980s)
Insuline porcine (1 acide aminé de différence avec l'humaine) et bovine (3 acides aminés) purifiée à partir de pancréas d'abattoir. Disponible massivement, mais : impuretés résiduelles à l'origine d'allergies et de résistances immunologiques, approvisionnement dépendant de l'élevage, variations de qualité entre lots. Purification améliorée progressivement (*« monocomponent »*, *« monopic »*), limites structurelles maintenues.
Génération 2 — Insuline humaine recombinante (1982+)
Eli Lilly commercialise Humulin® en 1982 — première insuline humaine recombinante produite par génie génétique chez *Escherichia coli*. Séquence identique à l'insuline humaine endogène. Aussi historiquement la première molécule biotech grand public : démonstration que le génie génétique pouvait produire des médicaments humains à grande échelle.
Publication fondatrice : Goeddel et al. 1979, PNAS. Lilly suit industriellement. Novo Nordisk emboîte le pas avec production chez *Saccharomyces cerevisiae* (levure).
Avantages : élimination des allergies aux insulines animales, approvisionnement illimité, qualité reproductible. L'insuline humaine recombinante reste un standard d'usage dans de nombreux contextes cliniques (ANSM, EMA).
Génération 3 — Analogues d'insuline (1996+)
Modifications légères de la séquence pour optimiser le profil pharmacocinétique — pas pour changer le mécanisme. Objectif : mieux imiter le profil insulinique physiologique (basal + bolus prandial).
- Analogues rapides (lispro 1996, aspart 2000, glulisine 2004) : dissociation accélérée des hexamères en monomères, absorption SC en 15 min vs 30-60 min pour l'insuline humaine régulière
- Analogues lents (glargine 2000, détémir 2004, dégludec 2013) : absorption ralentie — précipitation au site d'injection (glargine, pH acide), liaison à l'albumine (détémir, dégludec) — durée 18 à 42 heures
L'approche basal-bolus : une insuline lente une fois par jour pour le besoin basal + bolus rapides avant les repas. Standard contemporain pour la majorité des T1.
Génération 4 — Ultra-rapides et basales ultra-longues (2017+)
Fiasp® (aspart + niacinamide, 2017) et Lyumjev® (lispro + traprostinil, 2020) — délai 5-10 min. Insulines basales ultra-longues en développement. Smart insulins sensibles au glucose ambiant en essais cliniques.
| Génération | Période | Type | Caractéristique principale | Exemples |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 1922-1980s | Insuline animale purifiée | Extraction de pancréas porcin/bovin | Insuline porcine, bovine |
| 2 | 1982+ | Insuline humaine recombinante | Séquence humaine, génie génétique | Humulin®, Insuman®, Actrapid® |
| 3 | 1996+ | Analogues rapides et lents | Pharmacocinétique optimisée | Lispro, aspart, glulisine, glargine, détémir, dégludec |
| 4 | 2017+ | Ultra-rapides et basales ultra-longues | Délai d'action 5-10 min, durée jusqu'à 42 h | Fiasp®, Lyumjev®, smart insulins en développement |
Diabète type 1 et type 2 — quand l'insuline est nécessaire
Deux indications principales en chronique, plus quelques contextes aigus ou particuliers.
Diabète type 1 — vital dès le diagnostic
Maladie auto-immune : les lymphocytes T autoréactifs détruisent progressivement les cellules bêta des îlots de Langerhans. Le pancréas ne produit plus suffisamment d'insuline, puis plus du tout. Sans apport exogène, hyperglycémie sévère et acidocétose diabétique en quelques jours à semaines.
L'insuline injectée est vitale dès le diagnostic, à vie, sans alternative pharmacologique. Pas d'antidiabétique oral, pas d'analogue GLP-1, pas de SGLT2 qui puissent remplacer la fonction substitutive complète. La prise en charge contemporaine combine un analogue lent (glargine, détémir, dégludec) une fois par jour + des analogues rapides (lispro, aspart) en bolus avant chaque repas. Les pompes à insuline et les pancréas artificiels (closed-loop systems) optimisent l'administration sans changer le médicament.
Diabète type 2 — introduit tardivement
Maladie d'insulinorésistance progressivement associée à un déficit relatif de sécrétion. À la différence du T1, les cellules bêta produisent encore de l'insuline endogène — au moins au début. Première intention : metformine, analogues GLP-1 comme sémaglutide ou tirzepatide, inhibiteurs SGLT2, inhibiteurs DPP-4, sulfamides.
L'insuline est introduite tardivement dans le T2 — après échec des associations orales et injectables, ou plus tôt sur certains profils (HbA1c initial très élevé, hyperglycémie symptomatique). Schéma souvent simplifié : une insuline lente une fois par jour, parfois associée à un bolus prandial.
Contextes particuliers
- Diabète gestationnel : insuline premier choix médicamenteux (ADA Standards of Medical Care) quand l'hygiéno-diététique ne suffit pas — pas de risque tératogène
- Hyperglycémie de stress en réanimation : insuline IV continue, protocoles dédiés
- Diabète MODY et autres formes monogéniques : selon le sous-type
- Greffe d'îlots de Langerhans : alternative en T1 sévère réfractaire, pas généralisée
Insuline, GLP-1, et la nouvelle classe des peptides médicaments
L'insuline a inauguré la classe en 1921. Cent ans plus tard, elle continue de produire des avancées majeures — notamment via les analogues d'incrétines.
Continuité historique
L'insuline est la racine de l'arbre généalogique des peptides médicaments (revue Holst 2007 sur le GLP-1). Les générations suivantes :
- Hormones de croissance recombinantes (somatropine, 1985)
- Analogues GnRH (leuproréline, goséréline, 1985+) — cancer prostatique, endométriose
- Octréotide (1988) — tumeurs neuroendocrines, acromégalie
- Calcitonine recombinante (1986) — ostéoporose
- Analogues GLP-1 (liraglutide 2009, sémaglutide 2017, tirzepatide 2022) — diabète type 2, obésité
- Peptides oncologiques (bortézomib 2003, carfilzomib 2012) — myélome multiple
Différence fonctionnelle insuline vs GLP-1
- Insuline = hormone substitutive. Le corps n'en produit plus assez (T1) ou pas assez (T2 avancé). Apport exogène pour compléter le déficit. Pléiotrope.
- GLP-1 = signal incrétine amplifié pharmacologiquement. Le corps en produit, mais un analogue résistant à la DPP-4 prolonge l'effet. Sécrétion d'insuline endogène glucose-dépendante + satiété + vidange gastrique.
Les deux ne se substituent pas — niveaux d'action différents, association possible (T2 sous insuline + GLP-1, schéma documenté).
Pourquoi cette continuité importe
Quand on lit en 2026 les chiffres SURMOUNT-1 (perte de poids 20,9 % à 72 sem sous tirzepatide), il est utile de se souvenir que toute cette histoire commence avec Leonard Thompson le 11 janvier 1922. La classe a 105 ans. La trajectoire 1921 → 1982 → 1996 → 2017 → 2022 décrit une famille qui ne cesse de produire des avancées.
Pharmacovigilance et marché parallèle — le cas de l'Ozempic falsifié
L'insuline a un circuit pharmaceutique mature en France : pharmacie agréée sur ordonnance, pharmacovigilance ANSM, dispensation encadrée. Le marché parallèle de l'insuline elle-même est pratiquement inexistant dans les pays développés.
Mais l'insuline est devenue cible indirecte du marché parallèle GLP-1
L'alerte ANSM 2023 sur stylos Ozempic falsifiés — qui contenaient en réalité de l'insuline à la place du sémaglutide — illustre un mécanisme nouveau. Des falsificateurs ont rempli des stylos imitant Ozempic avec de l'insuline (probablement détournée du circuit légal). Des patients non diabétiques qui pensaient s'injecter un médicament de perte de poids ont reçu de l'insuline — provoquant des comas hypoglycémiques et plusieurs hospitalisations.
Signal de pharmacovigilance important pour deux raisons :
- Détournement de l'insuline elle-même depuis le circuit pharmaceutique — phénomène nouveau à grande échelle, lié à la pression marché GLP-1
- Démonstration que l'achat hors circuit pharmacie agréée n'est pas optionnel pour les médicaments d'ordonnance, même *« connus »*
Que faire en cas de doute
- Vérifier le canal : pharmacie d'officine physique ou pharmacie en ligne agréée ANSM (liste officielle, pictogramme européen avec croix verte cliquable)
- Vérifier l'apparence : lot, péremption, intégrité du conditionnement, étiquetage en français
- Signaler via signalement.social-sante.gouv.fr
Cartographie complète des canaux légaux : acheter un peptide en France. Statut juridique des trois grandes catégories : médicament, complément, cosmétique — trois statuts.
L'insuline en 2026 — pancréas artificiels, smart insulins, futures
Cent ans après Banting et Best, l'innovation continue à plusieurs niveaux.
Pancréas artificiels (closed-loop systems)
Trois éléments combinés : pompe à insuline (injection SC continue), CGM (Continuous Glucose Monitoring — capteur sous-cutané qui mesure la glycémie interstitielle toutes les 1-5 min), algorithme (calcul de dose en temps réel).
Plusieurs systèmes approuvés en France et en Europe en 2026 : Medtronic MiniMed™ 780G, Tandem Control-IQ, Insulet Omnipod 5, Roche Accu-Chek Solo. Ils automatisent partiellement le contrôle glycémique chez les T1, réduisent les hypoglycémies, améliorent le Time-in-Range. Ne remplacent pas l'insuline — en optimisent l'administration.
Smart insulins
Molécules modifiées pour avoir une activité glucose-dépendante intrinsèque — libération automatiquement modulée selon la glycémie, sans intervention électronique. Plusieurs candidats en développement (Merck MK-2640). Promesse : éliminer les hypoglycémies, simplifier l'administration. Aucun approuvé à la rédaction.
Thérapies cellulaires en T1
- Greffes d'îlots de Langerhans — cas T1 sévères réfractaires, immunosuppression à vie, durée d'efficacité limitée
- Cellules bêta dérivées de cellules souches (Vertex VX-880) — essais en cours, premiers résultats positifs
- Encapsulation des îlots pour éviter l'immunosuppression — en développement
Insuline orale (non résolue pour la majorité)
Dégradation digestive massive : obstacle principal. Programmes en cours (Oramed ORMD-0801, Novo Nordisk) avec avancées progressives, sans percée commerciale grand public.
Continuité doctrinale
Que l'insuline soit délivrée par pompe automatisée en 2026 plutôt que par seringue en 1922 ne change pas la molécule. Récepteur insuline, voie IRS-1/PI3K/Akt, transport GLUT4 — inchangés depuis la biologie. La trajectoire 100 ans est une histoire d'optimisation pharmaceutique sur un mécanisme moléculaire stable.
L'insuline est la fondation de la classe des peptides médicaments — historiquement, biologiquement, pharmaceutiquement. Sa découverte par Banting et Best à Toronto en 1921 a inauguré une famille qui continue de produire des avancées thérapeutiques majeures cent ans plus tard, jusqu'aux analogues GLP-1 contemporains.
Pour les patients T1, l'insuline n'est pas optionnelle — c'est la base, à vie, sans alternative pharmacologique. Sa version moderne (analogues rapides + lents, optionnellement délivrés par pompe avec capteur glycémique continu) imite finement le profil insulinique physiologique. Mais le médicament cible reste le même qu'en 1922 : une hormone substitutive qui compense un déficit endogène.
Pour comprendre la trajectoire des peptides médicaments contemporains — sémaglutide, tirzepatide, retatrutide en cours d'AMM — l'insuline est le point de référence historique. La classe a 105 ans. Sa courbe d'innovation continue.

Sources
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